Je suis sur mon lit, sous le velux. A Orléans. Pendant que ma mère passe l'aspirateur en hurlant d'une voix aiguë :
- On peut pas leur rendre l'appartement comme ça ! On peut pas ! Non mais regarde moi ça ! Vite un aspirateur ! Un autre ! Oui, deux ! Y'en as qu'un ? Quoi ? Comment je vais faire ?
Là, la moquette a disparu, elle s'attaque aux fondations en béton. On s'en fout du bruit, quand on est sous le velux. Je sais que j'ai dit que j'étais pas du genre à avoir un trou noir d'une soirée. Que je buvais pas jusqu'à dire « je me rappelle pas-an ». Et puis ça m'est arrivé juste après. Alors maintenant je fais attention à ce que je dis. Je sais pas si j'ai dit que j'étais pas du genre à faire des adieux larmoyants à tout bout de champs. J'en fais tout le temps, alors j'ai pas du le nier. Là tout de suite, j'en fais. Nan, mais dans cette chambre il s'est passé plein de trucs, alors je fais un texte à sa mémoire. T'façon, je fais ce que je veux. Si je veux même, j'écris en gros « Vive la vie, vive l'amour, vive Boris ». Si je veux. Bon, ode funèbre à une chambre d'étudiante pas aux normes mais bien décorée il faut l'avouer, tu l'avouerais si tu l'avais vue. Cette chambre, c'était un peu le refuge des internes après minuit, de ceux qui habitent trop loin après minuit, de tous ceux qui veulent sauf ma coloc', avant ou après minuit, y'a une pancarte avec écrit « interdit aux yeux globuleux ahuris », alors elle rentrait pas. Après la soirée avec les L sup 2 d'Elisabeth, Paulinette, et Rassinoux. Elisabeth et sa couverture rose faite en mon vrai pull en faux cachemire rose. Pour tenir chaud. A 20cm² de peau. Les deux millions de soirs où j'ai dormi avec Rassinoux et ses tentacules. Rassinoux, quand elle dort dans mon lit, elle croit qu'il fait 200m². Alors que nan hein.
- Rassinoux !
- Hum...
- Rassinoux, réveille toi !
- Quoi...
- Bah y'a ton pied là, qui écrase mon nez. Je peux plus respirer.
Une soirée avec Debarbat et de la B.E.U. J'épelle pour pas me faire remarquer. Et the ring.
- Marine, réveille toi elle sort du puits!
- AAHHH !
- Voilà tu peux te rendormir.
Ce week end avec Djamila, aussi appelée je-mange-je-dors-je-m'énerve-parfois-sur-mes-
desillusions-politiques. Des filmages de n'importe quoi avec mon Motorola de biatch. « Je suis le lutin grognon, qui vit sous ce pont ! ». Des filmages de l'½nologie, la science des oiseaux.
- Bah quoi ? Je lui ai dit ça à Jonas, il a rien dit ! Il a pas relevé, ça se trouve ça existe ! Quoi qu'après, bon, c'est vrai, il est parti...Mais...
Une chambre pour se bagarrer quand on est trop à se partager les coussins le sol le matelas le sommier. T'sais la soirée pancakes.
- C'est bon, tais toi, toi t'as le matelas !
- Oui mais toi t'as la couverture !
- Et alors ? Moi je dors avec Rassinoux. Si tu crois que c'est drôle...
Une petite chambre pour dire « A huit heures chez moi ». Pour le dire, c'est tout, parce que le faire c'est impossible. Huit heures ça veut dire neuf heures pour Djamila.
- Djamila, il est huit heures et demi, on t'attends là, tu fais quoi ? On va sortir nous !
- Attendez, j'arrive tout de suite !
- T'es où ?
- Bah...Là tout de suite...Je suis à Strasbourg, mais après je passe par Fleury les Aubrais et j'arrive. Promis.
Une fois, huit heures, ça a voulu dire jamais pour Pauline qui glousse. Et une fois, pour moi aussi, ça a voulu dire longtemps après.
- Pauline ? qu'est ce que tu fais devant chez moi ?
- Bah, on avait rendez vous là y'a une heure nan ?
- Tu vas me taper ?
- Nan je vais te donner une rose blanche, et après on va démêler ce rideau de perle en rigolant.
Une chambre où y'a un petit coin pour le sac de couchage de Rassinoux à vie, et un miroir pour prendre la dernière photo de la dernière soirée. Une chambre tout en haut des escaliers, où tout en bas, la porte ne ferme qu'à clef. Une chambre où chacun part à l'heure qu'il veut. Une chambre où c'est moi à chaque fois qui me lève pour refermer la porte derrière. Djamila pour son train à sept heures, Debarbat pour aller batifoler dans l'herbe à neuf heures, des autres, toutes les heures. Une chambre pour un sommeil réparateur quoi. Les jours de cours entre huit heures et dix heures, en tout cas, c'était un vrai sommeil réparateur. Au début les Zeitounes elles appelaient.
- Marine, qu'est ce qu'il se passe ? T'es pas là en cours ? T'es malade ? Le VIH ? Le LSD ? D'autres initiales ?
- Nan je dors c'est tout. La prochaine fois je sèche pas l'anglais. Je viens.
- Ouais c'est ça.
- Si c'est vrai !
Et puis c'était pas vrai. T'façon j'aime pas l'anglais. Une grand lit sous velux pour faire ce qu'on veut. Avec qui on veut. Dans la limite des stock disponibles. Le mec qui s'incruste avec finesse. On avait rien remarqué dis donc.
- Nan, mais viens en ville ! J'ai envie de te voir ! Marine, viens ! Je viens te chercher ! Allez ! Je prendrais les étoiles et je les mettrais dans tes yeux !
- D'accord.
- Oh ! Il est trois heures du mat', je peux plus rentrer chez moi, je peux dormir chez toi ?
- Tu prendras encore les étoiles du ciel pour les mettre dans mes yeux ?
- Si tu veux.
- D'accord.
Je voulais laisser une cuillère sur le chauffage, comme quand je suis arrivée -il y avait une cuillère sur le chauffage, ça avait certainement un sens. Mais ma mère a pas voulu, elle comprend rien à la symbolique des adieux larmoyants. Alors je laisse cet article.
PS: Photo de Nan Goldin.








